Histoire au coin du feu – 2008

« C’est l’histoire d’une princesse. Une princesse de la nuit.

Parmi toutes les autres, cette princesse avait une grande particularité, elle savait lire les yeux fermés, parler sans rien dire et marcher sans bouger. Une nuit, elle fit un rêve qui l’emmena très loin de son pays.

Le temps ne comptait plus depuis qu’elle avait mis les pieds dans le désert. C’est bien simple, elle avait connu toutes les faces de la lune, baigné dans chaque ombre et chaque lumière et s’était endormie quelque part aux milieu des constellations. S’il lui était arrivé de penser encore à la civilisation, la princesse avait oublié la plupart des visages, des rires et des souffrances de ses semblables. Son corps lui-même était devenu quelque chose de différent. Quelque chose comme une danse immobile, chahutant le sable indéfiniment. Ses yeux avaient apprivoisé l’illusion, et son regard l’horizon.

Un homme y apparaissait justement, au loin. Un homme…? On aurait dit qu’il courait vers elle. Perplexe, la princesse cligna des paupières. Il se tenait maintenant à quelques mètres d’elle et, ralentissant l’allure, se mit à lui crier : « N’oublie pas ! N’oublie rien de tes pas ! » Un grand voile sombre lui cachait presque entièrement le visage et sa voix venait d’un autre pays. Soudain, dans un saut, il disparut.

Il se passa un temps, le souffle d’une seconde. La princesse se sentait perchée sur un fil, arrêtée comme une somnambule. Alors, dans un saut, elle disparut elle aussi.

L’endroit était tout-à-fait curieux. Des vents incroyablement puissants balayaient ses cheveux dans tous les sens et on entendait des tambours qui se rapprochaient. La princesse était en fait dans un courant d’air. Un parfum d’érable emplissait l’air et les narines, tandis que dans un bruissement d’ailes un hibou venait se poser sur son épaule. Quel était donc cet étrange entre-deux, carrefour des sens et du mystère ?.. L’obscurité empêchait la princesse de voir quoique ce soit avec les yeux ouverts, aussi elle les ferma, et comme dans un livre, elle parcouru les pages de l’espace.

Elle sentit grandir en elle une énergie fabuleuse, bourdonnante, ronronnante, qui traversait sa peau et entrait dans chaque cellule de son corps. Cela venait d’en bas, d’un jaillissement de la terre. Pouf ! Elle fut brusquement propulsée droit vers le ciel et les étoiles, et atterrit sur une branche. L’arbre était vieux et immense. En posant la paume de sa main sur l’écorce, la princesse reconnut la source d’énergie qui l’avait accueillit. Soulevant ses paupières, elle eût peine à croire, tant la distance qui la séparait du sol était grande, au sentiment de sécurité qui la gardait. C’était pourtant comme si on lui avait confié un merveilleux secret, et qu’il ne pouvait plus rien lui arriver.

L’esprit de la princesse s’éveilla doucement. Elle vit par la fenêtre la lune qui lui souriait et entendit des rires qui parcouraient la rue. Enfilant sa veste en feutrine, elle sortit déambuler au hasard de la nuit, flâner sur les toits des cafés, où elle écoutait raconter, boire et chanter jusqu’au petit matin. Le carnaval avait trouvé refuge au coin d’un carrefour, tambourinant et virevoltant en petit comité, et le chef d’orchestre, assis sur le trottoir, tapait du pied en buvant son sirop d’érable. C’est une belle nuit que celle-ci, pensa la princesse. Et elle resta perchée sur sa cheminée jusqu’au petit déjeuner. »

[Essai, 2008]

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